Dans une chambre sombre, dans un petit lit, dans une grande maison, il y a Sally. Sally qui dort, Sally qui rêve.
-Viens avec moi, dit la femme aux cheveux roses.
Elle sourit, elle a des dents pointues. Sally a peur, Sally pleure, elle ne veut pas aller plus loin. Derrière elle, elle voit son lit, si petit, si douillet. Mais elle avance, car les yeux oranges de la femme lui disent de venir, qu’elle doit venir, qu’il n’y a que cette réalité qui soit vraie. Que le lit si petit et si douillet est un piège à loup énorme, pointu, aux dents noires et féroces.
-Tu dois passer les épreuves, pour devenir ce que tu es vraiment.
Sally hoche la tête, maintenant qu’elle suit la femme, qu’elle a pris une décision, elle a oublié qu’il y avait une chambre sombre là d’où elle venait
Il y a un tapis rouge, avec de nombreuses bosses. Monter, descendre, monter, descendre… Sally suit le chemin. Le tapis tourne, tourne sur lui-même, elle le suit, les pieds collés au tapis, les cheveux dressés sur son crâne.
Il y a une porte, une grande porte verte, verte des printemps qui commencent. Verte et tordue, comme si quelqu’un avait frappé trop fort : toc, toc, TOC ! La main qui a frappé était bien grande. La poignée de la porte est toute petite, jaune et brillante, comme un soleil d’été. Sally tourne la poignée et CLIC… CLAC. La porte s’ouvre sur une allée, une belle allée blanche de neige avec un paillasson couleur feuille d’automne.
Il y a un jardin, un jardin rempli de coccinelles. Elles recouvrent tout : l’herbe, les fleurs, les buissons… Et sous les coccinelles il y a un chat. Un chat aux grands yeux verts. Il regarde la pas-Sally.
-Bonjour joli chat.
Le chat ne bouge pas, ne réagit pas. Sally s’écarte pour suivre le chemin. La tête du chat se tourne vers elle.
- As-tu vu la mouche ? La mouche bleue ?
- … Non, je ne l’ai pas vue.
- Tant pis… Je croyais qu’elle attendait ma réalité…
-…
-… Bzzzzzzz… Bzzzz, dit le chat.
Sally s’en va, elle trouve ce chat bizarre. Elle sort du jardin, les coccinelles la suivent un moment, elle croit voir de grands yeux jaunes au milieu de la nuée, mais rien n’est sûr. Elle sort du jardin, elle l’a décidé et elle oublie qu’il y a un petit lit là d’où elle venait.
Il y a une grande route, une route avec du bitume et des lignes blanches qui vont loin, très loin, peut-être quelque part, peut-être nulle part, on ne peut savoir qu’en y allant et qui sait si on reviendra pour dire ce qu’on y a trouvé.
Coup d’œil à droite, coup d’œil à gauche. Sally traverse.
-FEU ! crie une voix au loin.
SPLASH ! Une limace s’écrase sur le bitume devant Sally. Alors Sally court, droit devant elle, il pleut des limaces, des limaces baveuses, des limaces aux grands yeux noirs. Un éclair zèbre le ciel et la pluie s’intensifie. Au milieu des limaces, sous le plafond noir d’orage, elle croit voir de grands yeux bleus, mais rien n’est sûr.
Un crissement, des pneus, sur le bitume. Sally est aveuglée, elle a peur, elle voit les phares, elle va se faire…
Dans une chambre sombre, dans un petit lit, dans une grande maison, il y a Sally. Sally qui dort, Sally qui tremble.
…écraser ! Mais non les phrases s’arrêtent sur le côté. Elle entend des voix, mais ne voit rien, les yeux couverts de limaces.
-T’inquiète pas hein, je le prendrais chez moi, dit la première voix.
-Oui ben faut déjà l’attraper, répond l’autre.
Puis plus rien, les phares s’éteignent, les limaces continuent de tomber avec ardeur, il devient difficile de marcher. Sally ne bouge pas, elle attend. Longtemps…
Des pas arrivent, la pluie s’arrête. Elle regarde au-dessus de sa tête : un grand parapluie noir tenu par une grosse patte poilue. Elle regarde vite à nouveau devant elle. Le parapluie percute sa tête. Elle est seule… sous un grand parapluie, une pluie de limaces et un gros cafard.
Le soleil se déchire dans le ciel, un soleil jaune et brillant… non deux ! Non ! NON ! Deux yeux ! Deux grands yeux de chat !
Une voix retentit comme le tonnerre « FLEYAAAAA ! » et l’espace d’un instant Sally croit que c’est la fin. Mais alors qu’elle ferme fort les yeux, rien ne se passe. Dans la mer de limaces, elle ouvre les yeux, une vague arrive, gigantesque. FLLLLLLLLLOUUUUUUSH ! Elle est sous la masse, sur la masse, sous la masse, sur la masse. Elle respire, elle s’accroche, elle peine, elle attrape quelque chose de dur, quelque chose qui flotte. Elle se hisse, elle râle, elle le fait.
Sally enlève la bave qui colle ses yeux, elle est sur un biscuit, un biscuit au chocolat, un biscuit au sourire de folie qui la regarde, elle, posée les deux pieds sur sa croûte, elle, Sally. Elle ne veut plus voir son sourire, elle veut le détruire, oui le détruire!
A pleines mains, elle le détruit, elle le dévore, elle assène coup sur coup, elle vide, elle bâfre, elle souffre, elle souffle, elle oublie que d’où elle venait, il y avait une grande maison.
La vague la porte, la maltraite, la force, la pousse, trop fort… trop fort, trop vite, trop loin, vers le mur de la fin du voyage.
Dans une chambre sombre, dans un petit lit, dans une grande maison, il y a Sally. Sally qui dort, Sally qui crève.
-Qui es-tu ? demande une voix.
-Je suis Sally !
-Alors tu n’es pas d’ici.
-Non !
-D’où es-tu ?
-Je ne sais pas !
-Comment vas-tu rentrer ?
-Je ne sais pas !
-Suis l’étoile rouge.
Le ciel est vert, l’étoile rouge brille de mille feux. Sally la suit, mais Sally oublie qu’elle est Sally, alors Sally suit l’étoile rouge, l’étoile rouge, l’étoile rouge…
Dans une chambre sombre, dans un petit lit, dans une grande maison, il y avait Sally.