Les flocons de neiges descendent sur moi tels des anges, dansant, virevoltant dans le ciel gris hivernal. Tout doucement, je disparais sous un une fine pellicule blanchâtre qui devient lentement un manteau. Mon souffle ralentit en même temps que la température de mon corps commence à baisser. Une terrible agonie s'engage alors, mes membres sont incapables de bouger, je ne puis même pas clore mes paupières et le seul son résonant à mes oreilles est celui de mon propre cœur qui s'affole soudain : je vais mourir ici, je vais mourir sans avoir atteint mes rêves, avec mes regrets, avec mes remords. Depuis toujours, la perceptive de mourir un jour m'avait semblé normal, comme un cycle naturel que chaque individu doit effectuer, mais maintenant que j'entre moi même dans ce cycle, il me devient difficile d'en faire part. Cependant le temps passe, il passe et m'emporte peu à peu avec lui. Il emporte mon corps, il emporte mes souvenirs, et je n'ai plus le temps que de penser à ces journées de mon enfance, que de moi, en ce jour, il ne reste plus que du sang dans la blanche poudreuse.
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Je suis née il y a fort longtemps, du temps où on portait la dite culotte, où les Rois existaient encore et la noblesse rimait avec richesse. A une époque comme celle-ci, la vie n'était pas facile. La société se divisait en deux parties égales : tout d'abord le bas peuple, ceux qu'on avait appelé les Souris, car tassé dans des petits trous de maisons, ils avaient développé une tendance à naitre avec petite taille ( bien que certains avaient conservé carrure humaine ); et ceux qui en bienheureux s'étaient installés au sommet de l'État, dans le confort et dans la luxure, étaient quand à eux nommés les Héron. Moi, je n'étais qu'une Souris, un faible maillon de la société. Je vivais avec mes parents dans les faubourgs, une maison au toit si bas que seule une chèvre aurait pu y entrer. Nous vivions chichement, de pain, d'eau, parfois de légumes et jamais de viande. L'absence de lumière dans notre petite caverne avait rendu notre peau plus blanche encore que celle des autres Souris. A cette époque de mon enfance, je ne me posais pas de question, je suivais le rythme de la vie d'un pas trottant, je n'avais ni croyance, ni pensées sur le futur. Tous les matins, je me levais avec nonchalance dès que les roses de l'aube apparaissaient dans le ciel, je buvais un peu d'eau, me toilettais sur un chiffon humide, et à petit pas, rejoignais la ville pour assister aux chorales dans l'église de St Pierre. Elles étaient ouvertes à tous, j'avais eu ouïe de mon père qu'ainsi le Prieuré des Hérons se faisait bien voir auprès du Roi, mais ne comprenait pas encore le sens de ces mots. Installé sur un banc de pierre, j'ouvrais un Livre de Foi et le feuilletait alors que les chants commençaient. Je n'avais pas le droit à la scolarité, ma famille étant trop pauvre, mais cet exercice matinal m'avait permis de m'ouvrir un peu plus tôt que les autres jeunes à la réflexion.
Après la chorale, je grimpais à la haute ville et me posait sur les trottoirs, la main tendue, attendant la bienveillance d'un passant aisé. Rarement des fruits, parfois un crouton de pain, plus souvent quelques fond de porte monnaie insuffisant pour acheter quoi que ce soit. En toute circonstance, je ne bougeais du pavé, je restais ainsi immobile jusqu'à ce que le soleil soit haut dans le ciel, et ensuite, je m'éclipsais doucement dans l'ombre d'une ruelle pour enfin grignoter mon premier repas de la journée. Je le grignotais avec lenteur car il était également mon unique repas de la journée en plus d'être le premier. Constitué d'une tranche de pain de seigle tartiné d'un peu de graisse ( remplacé par du beurre dans les périodes de l'année prospères ) et d'une partie de mon butin de la journée, ce dernier pouvait me caler jusqu'à la fin de la journée. En hiver, je le divisais en deux pour pouvoir en manger les restes en soirée.
Mon repas avalé, je continuais de faire la manche jusqu'à ce que j'entende le clocher toner quatre fois, pour enfin regagner la cave familiale. Là bas, j'aidais mes parents à diverses tâches, que ce soit le ménage ou le nettoyage de nos haillons. Le temps de terminer mes affaires, le soir s'installait dans le ciel. Très tôt, en même temps que les poules , nous allions nous coucher, rangés en lasagne sur nos paillasses. La vie était insouciante, je savais ce que j'allais faire demain, toujours la même chose, encore et encore, et je pensais que cela continuerai encore longtemps.
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Si l'on remonte dans ma mémoire, épluchant les bribes de celle-ci, on découvrirait pourquoi j'en suis venu à vouloir devenir un Héron. Tous le monde pouvait appartenir aux Souris, par le hasard de la naissance ou par l'injustice de la vie, cependant rares étaient ceux pouvant appartenir aux Hérons. Il n'était pas que ceux-là dirigeaient le pays ou qu'ils aient eu quelques bénédictions divines. Il était juste que pour se rattacher à ce titre si particulier, il fallait acheter sa place, l'acheter d'un prix si cher que les enfants fermaient leurs yeux à son évocation. Pour devenir un Héron, il fallait donner à un diable, un sacrifice précieux. Le simple fait de pactiser avec un démon garantissait un allé simple en enfer, savoir que l'on devait également lui céder quelque chose d'autre me paraissait d'autant plus effrayant. Tout jeune, je ne pensais pas encore à cela, les Hérons m'était une classe sociale connue, mais cependant pas encore approché. Ce n'est qu'un jour, au début de mon adolescence, que la raison de ma déchéance apparu, un instant manqué qui marqua à tout jamais mon existence.
Une journée banale en somme, lors d'un hiver un peu plus froid que les autres. L'air était si sec qu'il fendait ma peau avec facilité, gerçant mes lèvres, engourdissant mes doigts. La matinée n'avait pas été très fructueuse, je n'avais eu droit qu'à quelques pièces insuffisante pour acheter ne serait-ce qu'un peu de blé et un chien errant m'avait volé les restes de volaille offert par le boucher au coin de la rue. Transit de faim et de froid, j'avais trainé ma maigre carcasse au bord de la route, mes yeux se perdaient dans le vide, fixant la route sans pour autant la regarder. C'est alors que j'entendis une voix, elle était claire, se détachant des bruits de la ville comme le Premier Violon dans un orchestre. Je ne compris pas tout de suite qu'elle m'était adressée, et ce n'est- qu'au second appel qu'interpellé, je levais les yeux pour observer l'individu qui me faisait face. Ce qui me frappa en premier était qu'il était grand, très grand, je dus presque me déboiter le cou pour pouvoir apercevoir son visage.
« As-tu faim, jeune garçon ? »
Sa prestance me laissait complètement sans voix. Un Héron. Un Héron était en train de m'adresser la parole. Sans jamais en avoir vu, je savais que cela en était un, car cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusque là. Un physique démesurément grand, gracieux et frêle, un beau par-dessus de fourrure et un pléthore de joyaux au bout des doigts. Cet être presque surnaturel me fixait de ses yeux d'aigles presque scintillant. Vu que je ne répondais pas, l'aristocrate ouvrit son manteau et fouilla dans une de ses poches intérieur. Il en sortit quelque chose, me toisa du regard, toisa l'objet, avant de revenir encore une fois sur moi pour le déposer dans mon gobelet métallique, posé tout juste devant mes pieds.
« Pour la charité. Quelques sous par bonté. »
Je sentis toute l'arrogance de son rang m'écraser, néanmoins je ressentis également la force de sa bonté en observant l'objet remis : c'était une pièce bien ronde, d'un doré sans égale, un visage taciturne était gravé dessus. Le Héron m'avait cédé ce qu'en dix ans de manche je n'aurai même pas été capable de ramasser. Un véritable écu d'or comme on en voit que dans les mains des plus grands. Encore une fois je restais totalement coi, or mon hôte s'éloignait déjà, réajustant son chapeau haut de forme sur son crâne. J'essayais de bouger, de me ressaisir, mais ne m'obéissant plus, je restais ainsi figé tel une statut de marbre, regardant l'inconnu s'en aller aussi vite qu'il était venu. Au final, je n'avais même pas été capable de prononcer le moindre mot, et de ma bouche, rien ne s'échappa avant que la nuit ne tombe dans notre petit baraquement. Sur la paillasse, je laissais défiler devant mes yeux en kaléidoscope la scène qui s'était déroulé. C'est alors que grandit en moi ce regret : pourquoi diable n'avais-je pas bougé ? Pas parler ? La vie continuait son cours, les heures et les jours en sable dans le sablier, mais pour moi, c'était comme si on y avait logé un pierre, assez petite pour laisser le temps suivre son cour, mais assez épaisse pour être en permanence visible à mon esprit. C'était devenu...une obsession pure et simple, tordant mes tripes et frictionnant ma peau. Petit à petit, cet acte manqué me menait à cette conclusion : pour laver l'offense, je devais le rejoindre, par tous les moyens possible et existant, je devais le rejoindre, je devais intégrer les Hérons.
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J'avais commencé des recherches sur ce qu'était précisément les Hérons. Ils étaient sous toutes vraisemblance, des humains à qui l'on avait octroyé un statut social favorisé en échange d'un lourd tribu. Ce tribu, chacun pouvait le payer, cependant, il fallait bien savoir les risques encourus, et aussi la méthode pour invoquer les vendeurs de privilège. Les diables, n'allez pas vous faire d'idée, ne sont pas ce que les humains appellent « démons ». ( bien que leurs âmes noires eurent mérité ce titre ) Ils étaient ceux qui dans l'ombre, gèrent l'administration des Hérons, leurs nombres, leurs quartiers, leurs vies en somme. Mon problème phare fut de parvenir à dénicher un Diable et de pouvoir lui adresser la parole. Généralement ils trainaient plutôt dans la haute ville, les terrasses des cafés en abritaient parfois un ou deux en rendez-vous officiel. La chance me sourit deux hivers après ma providentielle rencontre.
« Tiens ? Est-ce moi où un animal m'adresse la parole ? »
Il s'appelait Julius, et de ma vie, je n'avais jamais vu de créature plus intrigante. Habillé plus choc que chic, je restais ébloui par le mélange de couleur des parures. Je ne fus d'abord pas pris au sérieux de sa part, ses yeux me toisaient de haut en bas avec un mépris palpable. Le convaincre ne fut pas mince affaire, cependant après un acharnement à refuser de m'écarter de son chemin, je sentis peu à peu sa résistance s'affaiblir.
« Puisque tu insistes tellement, je vais t'octroyer le droit de participer à la session de ce soir, cependant mon jeune ami, chaque billet d'entrée doit être acheté, aussi bien matériellement qu'en soudoyant. »
Interloqué, je fixais un instant son sourire carnassier alors qu'il opinait du chef pour me designer le sol. Ravalant ma salive, je vins fouiller dans ma culotte trop large et referma mes doigts sur la forme familière et ronde de mon bien le plus précieux avant de le saisir et de le tendre. Genou ainsi à terre, je faisais offrande de mon unique fortune, et suppliait sa compassion. L'homme garda un long moment son regard sur moi, me dévisageant hautaine. Je pouvais voir dans son sourire ses dents, ses gencives, il me surplombait de toute sa hauteur, et la position me rabaissait encore plus devant lui.
« Marché conclut. »
Le soir, je me trouvais devant un bâtiment ancien, la façade de pierre s'imposait devant moi et jamais je n'avais vu de bâtisse aussi grande. Intimidé, je pris mon temps avant d'avancer vers l'entrée qui était ouverte. De l'extérieur aucune lumière n'était visible mais en arrivant sur le pallier aux colonnes sombres empilées, je pu apercevoir au fond du hall déserté une faible lueur orangée, comme si un feu avait été allumé. Je m'avançais vers cette lumière, incertain, l'immensité des lieux me rendait plus que mal à l'aise. Au bout du hall se trouvait une porte probablement en bois entre-ouverte. Elle donnait sur une salle tout aussi immense que la précédente où des bancs étaient alignés en cercle autour d'une scène. Des gens de bonne famille étaient assis, fixant l'estrade où je pouvais reconnaître le Diable qui m'avait invité ici. En arrivant, un gardien de porte me dévisagea avant de me laisser passer. En passant près de lui, je me demandais ce qu'il me serait arrivé si je n'avais pas été annoncé. Je pris place au fond de la salle, loin le plus possible des autres invités. Leurs tenues rayonnantes contrastaient énormément avec l'état plutôt vétuste de la salle.
« Mesdames et Messieurs ! Bienvenue à cette nouvelle session auprès de la guilde des Hérons... nous sommes ici réunis pour intégrer en notre sein des nouveaux membres. Que s'approche les concernés ! »
A ces mots, j'entendis les notes graves d'un piano qui me firent sursauter. Avec moi, une dizaine de personne se levèrent, marchant lentement vers l'estrade, nos pas étaient rythmés par les notes, lentes, chargée d'une tension palpable. Sur scène, les uns à côtés des autres, j'étais évidemment le plus petit, cependant, on ne semblait pas faire attention à moi, peut être justement que ma taille me camouflait, mais sur le coup, j'eus plus l'impression que la salle entière ignorait ma présence volontairement. Alors que nous étions tous montés, entra alors sur scène trois personnes. A leur physiques hauts je pus deviner qu'ils étaient aussi des Hérons, cependant, quelques choses chez eux clochait indubitablement. Leurs épaules de coutumes droites étaient voutés, leurs regards ternes...
« C'est aujourd'hui avec nos amis-ci présents... Héron de Belgrade, Héron de Vaucenvin et Héron de Lillebourg que nous allons commencer la cérémonie. Que chacun des protagonistes fassent un pas en avant vers eux. »
Nous nous exécutâmes docilement et laissèrent leurs regards serpenter sur nous. Je ravalais ma salive en sentant leurs yeux lécher ma personne.
« Celle-ci à de délicate mains.
Celui-ci des bras robustes.
J'apprécie fort bien ses jambes vigoureuses.
Et ces lèvres là m'ont l'air ma foi ravissante. »
Chacun rougissaient furieusement à ces compliments. Je n'en n'avais pas encore reçu que les Hérons se tournèrent vers le Diable et opinèrent du chef. Alors, en un claquement de doigt, chacun fut saisit par les bras et tirer en arrière par des costauds que nous n'avions pas venu venir, comme ayant soudainement bondit hors de l'obscurité. Avant que je puisse comprendre vraiment ce qu'il m'arrivait, je fus saisis d'une angoisse glacée en entendant un cri féminin et strident. La jeune femme à deux pas de moi était prostrée sur elle même, je dus attendre qu'elle ait une convulsion pour apercevoir son visage ensanglantée : de son minois avait été vulgairement sélectionné ces lèvres qu'on avait dit ravissante.
Ce fut à mon voisin, à ma voisine, à la personne à ma gauche... une fois leur marché fait, ils lâchaient les malheureux, les abandonnant à leur sort. Au coin de la scène, le Diable regardait le spectacle avec la même délectation que les spectateurs. Apercevant mon appel de détresse silencieux, il me dévisagea hautainement.
« N'avais-tu pas dit que tu voulais faire partie des Hérons ? Que ta volonté soit ainsi faite. »
A ces mots, ce fut à mon tour. Le bourreau me présenta au groupe sur scène et ils m'examinèrent.
« Celui-ci n'est pas très haut, voir même il est hideux, mais je pense que l'on pourra tirer quelque chose de ses yeux, et de sa langue aussi. Il y a toujours quelque chose à prendre, d'utile. Après tout, c'est ce qui nous fait, nous les Hérons, pour pouvoir ainsi rester la plus belle compagnie de sa majesté.»
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Quand je repris conscience, je sentis qu'on devait être dehors. Le froid avait engourdi la douleur, pour tout dire je ne sentais rien, je ne voyais plus rien, et ma bouche ne me répondait plus. Au fond, qu'elle avait été ma plus grosse bêtise ? Cette obsession m'avait rongé. Cet acte manqué qui n'avait demandé que à être assouvi. J'aurai tout vendu pour revoir ce Héron, et au final, j'ai bel et bien tous donné. J'y ai gagné quand même une légèrement compensation. Ne fais-je pas maintenant partie des Hérons ?