Il était une fois, une triste ville grise et pluvieuse où la tristesse et la morosité régnaient en maître.
Les habitants de cette ville, désespérés, supplièrent le maire d’apporter, par n’importe quel moyen, un peu de gaieté dans leurs rues et leurs maisons. Le maire promit qu’il y réfléchirait, mais que de toute manière, il ne pouvait pas faire venir le soleil en ces lieux.
Un beau matin, ou plutôt un énième matin grisâtre, une belle jeune femme aux cheveux roses passa les portes de la ville. Au milieu des façades de maisons, des pavés et du ciel gris, elle semblait rayonner. Mais cet effet était peut-être dû à sa tenue, dont les tons allaient du jaune solaire à l’orange carotte en passant par le vert vif de l’herbe au printemps. Ce genre de couleurs étaient rares dans la région, rien qu’à sa tenue on devinait donc que la jeune femme venait de loin. Elle avait pour seul bagage, un étrange instrument en bois qu’elle portait accroché à la ceinture comme certains auraient porté une épée.
L’étrangère alla à la rencontre du maire, et lui assura qu’en l’échange d’à peine mille pièces d’or, elle apporterait bonheur et joie dans sa ville. Elle ajouta dans un sourire que même les nuages lui obéissaient et qu’elle débarrasserait les cieux de leur présence oppressante.
Le maire, intrigué, observa ses oreilles pointues, ses canines aiguisées et ses cheveux si étranges, à tous les coups, il se trouvait en présence d’une magicienne … C’est pourquoi il accepta l’offre de la jeune fille.
Aussitôt la poignée de main échangée pour sceller leur accord, la mystérieuse étrangère s’empara de son instrument, et le porta à sa bouche. Bientôt, une chanson joyeuse et entraînante parcourut la ville. Les notes de musiques parvenaient par un moyen mystérieux à pénétrer jusque dans le cœur des femmes et des hommes qui habitaient la ville. Un à un, les villageois quittaient leurs demeures pour découvrir qui était à l’origine d’une si belle mélodie. Le premier à remarquer ce qui se passait au-dessus de leur tête fut un jeune garçon. L’instant d’après tous observaient le bleu du ciel. En effet, les nuages gris avaient, comme par magie, fui la ville, laissant par la même occasion le soleil inonder de ses rayons les places, les magasins jusqu’à la moindre ruelle étroite.
Les villageois, pris d’euphorie à la vue de leur premier ciel d’été, dansèrent et chantèrent même après que l’instrument se fut tu.
La belle jeune femme observa quelques instants son œuvre, puis rangea son instrument à sa ceinture. Elle tourna vers le maire, qui admirait médusé sa ville métamorphosée. Il était parmi les seuls à garder un semblant de calme. Mais lorsqu’elle demanda son dû, elle ne reçut qu’un rire gras.
-« Quoi ? 1000 pièces d’or pour une petite musique d’à peine quelques minutes ? Tu crois vraiment que j’irais dépenser une telle somme pour si peu ? Aller, je dois reconnaître que tu fais honneur à ta profession, je t’offre donc un bon repas et une chambre dans la meilleure auberge de ma magnifique ville. »
La femme aux cheveux roses ne se départit pas de son calme, fixa l’homme qui lui faisait face dans les yeux et lui répondit avec sérieux et peut être une pointe d’ironie dans la voix:
-« Vraiment, mon bon monsieur, vous refusez d’honorer votre part du marché ?
-Non, ma petite demoiselle, je ne le refuse pas vraiment … Disons juste que … enfin … »
Le maire bafouilla encore quelques instants et finit par lui offrir son sourire le plus avenant.
-« Allons, nous n’allons pas nous fâcher pour si peu. Contentez-vous donc de ce que je vous offre, cela serait plus simple pour vous, comme pour moi. »
L’étrangère observa son interlocuteur et annonça d’une voix forte.
-« Qu’il en soit ainsi. Je ne prendrai pas votre nourriture et votre chambre mais bientôt, vous regretterez amèrement votre avarice … »
Sur ces menaces, la jeune femme aux cheveux roses rebroussa chemin et quitta la ville.
Le maire estima que l’affaire était réglée, après tout, pourquoi devrait-il avoir peur d’une simple femme à l’apparence étrange ? Ses pouvoirs se limitant à la pluie et au beau temps. Le pire qu’il pouvait advenir c’était un automne un peu trop pluvieux. Heureusement, les greniers de la ville étaient encore remplis de la dernière récolte, sa population n’avait jamais craint la famine.
C’est donc le cœur léger que le maire prit le chemin de sa demeure.
La jeune femme aux cheveux roses avançait sans bruit dans la ville. Le jour, ainsi que les villageois, s’était depuis longtemps couchés. La nuit seule assista à la scène qui suivit.
La jeune femme, arrivée à la place centrale, s’empara de son étrange instrument en bois et reproduisit le même geste que l’après-midi. Mais cette fois ci, la mélodie qui s’échappa de l’instrument fut différente. Les notes étaient plus graves et lascives. Or c’était surtout le public touché par la mélodie qui différait. Là où la musique avait fait danser des pieds et chanter des voix, celle-ci faisait se dresser des oreilles pointues et tourner des pupilles en fentes.
Bientôt, des centaines de chats venus des quatre coins de la ville se pressèrent aux pieds de la musicienne qui ne tarda pas à rebrousser chemin. Tout en empruntant la route qui menait aux portes de la ville, elle continuait à égrener des notes de musique dans le silence de la nuit. Les chats accouraient toujours derrière elle. En moins de 10 minutes, ce fut tous les félins de la ville qui suivaient l‘étrangère, comme hypnotisés par ce que leur ouïe entendait.
On ne sut jamais jusqu’où la femme emmena ses victimes. Quoi qu’il en fût, au matin, les villageois s’éveillèrent dans une ville, ensoleillée certes, mais surtout dépourvu du moindre chasseur de souris.
Ce fut pour eux, le début de la fin. En effet, en l’absence de prédateurs, les rats affluèrent rapidement dans la ville. Aucun silo, aucune grange, aucun grenier ne pu échapper aux dents de petits rongeurs affamés. Le malheur et la misère tombèrent sur la ville en à peine plus de temps qu’il n’avait fallu pour la rendre heureuse.
Le maire d’Hamelin se vit alors dans l’obligation de chercher une solution à son problème de rats.