- Alors, la Bretagne ?
Je savais que le dépaysement avait du bon. Mais là, je devais clairement avouer que Jonn n’était pas rentré comme nous l’avions laissé partir. C’était plutôt subtil en fait, et je suis sure que quelqu'un qui ne le connaitrait que superficiellement ne se serait rendu compte de rien.
Pour commencer, il avait ôté son casque de viking qui lui donnait cet air idiot que l’on affectionnait tant…
- Bretagne : La Bretagne ou Bretagne historique est une péninsule de l'ouest de la France, située entre la Manche au nord, la mer Celtique et d'Iroise à l'ouest et le golfe de Gascogne au sud. À la fin de l'Empire romain, elle connaît un afflux de population due à l'immigration massive de Bretons insulaires dans une partie de l'ancienne Armorique celte...
Alors là, j’étais bluffée. A croire que son casque avait contenu une espèce de réacteur intracérébral ralentissant les fonctions neuronales normales… A moins que la Bretagne ne soit seulement le premier pays à procéder à des greffes intégrales de matière grise… J’y étais. Voilà donc pourquoi il n’avait toujours pas quitté le chapeau traditionnel breton, la coiffe immense devait cacher la misère sous-jacente.
- Wahou, impressionnant. Pardon d’en revenir à des considérations bassement matérielles mais… c’était bien ?
Il alluma son ordinateur et me tourna le dos. Que lui prenait-il de se mettre ainsi tout de suite à bosser ? Ce n’était vraiment pas son genre. Lentement, presque avec cérémonie, il ouvrit sa mallette – d’ailleurs, depuis quand amenait-il une mallette au travail ? – et en sortit quelques souvenirs.
- Génial ! Tu nous as apporté du cidre !
J’aurais pu directement crier que Godzilla était de retour, j’aurais certainement fait le même effet.
- Cidre : Le cidre est une boisson alcoolisée titrant de 2 % à 8 % d'alcool obtenue à partir de la fermentation du jus de pomme.
Si je le trouvais drôle une minute auparavant, je commençai sérieusement à m’inquiéter. Mais où était mon Normand ?
- Jonn… tu es sur que ça va ?
Aucun sourire barbu ne vint me confirmer que je tombais simplement dans l’une de ses mauvaises blagues. Et pour cause, plus aucune trace de l’agglomérat de crins de bouc blonds qu’il portait pourtant avec tant de fierté. S’il avait même cédé son garde manger à la Bretagne, alors ce pays était peut être béni ?
Me levant de mon bureau, je posai une main amicale sur son épaule, partagée entre une réelle inquiétude et une folle envie de le charrier un peu. Mais ses lèvres tremblaient à présent, et je voyais son visage se décomposer peu à peu.
- Jonn ?
Oubliant son ordinateur et ses croquis étalés devant lui, Jonn plongea sur la table et enfouit sa tête dans ses bras, faisant tomber au passage sa toque bretonne. Malgré moi, je me surpris à chercher une trace de cicatrice post opératoire – sait-on jamais. Mais les pleurs de mon bourrin préféré me firent bien vite revenir à lui.
Je ne pus m’empêcher de constater que plusieurs collègues nous regardaient de travers. Mon propre côté kamikaze fut durement réprimé pour ne pas leur dire à tous d’aller dessiner leur tête de Mickey ailleurs. Et toute la journée, ce fut le même calvaire. Jonn, sans que je ne sache pourquoi, était complètement abattu.
Le soir même, dans un élan de bonté que je regretterai plus tard, je l’ai invité à passer à la maison. Après tout, vu son état, je ne préférais pas le laisser seul chez lui – un chat, si gros soit-il, ne peut pas empêcher une tentative de suicide à coup de lentilles et de petite cuillère. Et étrangement, alors que je l’avais harcelé toute la journée, c’est sur le chemin du retour que Jonn cracha le morceau.
- C’était… horrible.
L’horrible tag sur le mur d’en face perdit mon attention.
- Si tu savais Mali… si tu savais…
Il était de nouveau au bord des larmes.
- Je pensais que les crêpes suffiraient. Crois-moi, j’ai bien essayé. Seulement…
Je me tournai complètement vers lui, avec une expression de totale incompréhension peinte sur le visage. Jonn tomba dans mes bras au même instant.
- Ils ne connaissent pas les BN Mali ! Rien, ni à la fraise, ni à la vanille. Je n’en peux plus. Il faut que j’en mange !
Il s’était détaché de moi et me secouait comme un dément. Je croyais avoir perdu le côté Viking, voilà une inquiétude qui s’apaisait. Compatissante, j’ouvris des yeux ronds.
- Impossible ! Mon pauvre Jonn, comment as-tu fait ?
- Je ne sais pas Mali, je ne sais pas…
Je le pris alors par le bras, et le menais difficilement à mon appartement, où trois paquets de BN chocolat (nouvelle formule, tant pis) furent engloutis sans pitié. Jonn reprit des couleurs au cours de la soirée, et nous nous fîmes un serment : ne jamais mutuellement se laisser partir sans un paquet de BN de rechange dans le sac de voyage. Le pacte fut scellé par un sacrifice de BN à la fraise sur le grand autel de la table de la cuisine, où Fëanor observa nos rituels d’un air mystique…
J’en retins trois leçons : la première était que la Bretagne, quoi que région magnifique, était néfaste à l’individu mangeur de BN. La seconde était qu’il ne faut jamais lâcher un Normand en Bretagne, au risque de retrouver un Viking sans casque et sans barbe (un Breton en fait). Et la dernière, certainement la plus importante…
Il faut toujours garder un placard rempli de BN pour s’en tirer le jour d’un cas de force majeur.
BN Powa